Peut-on vraiment détecter le mensonge ?

Un beau matin, alors que je surfais paisiblement sur internet, je me suis retrouvée sur un de ces sites prodiguant d’utiles conseils pour réussir un entretien d’embauche. Au milieu des « soyez toujours positifs » et des « illustrez vos affirmations par des chiffres » (blablabla), j’arrive à l’éternel : « Ne mentez jamais, vous seriez rapidement démasqué ! ».

Alors effectivement, si je commence à parler de mon prix Nobel de la paix, il y a fort à parier que mon interlocuteur sera sceptique. Mais comment diable peut-il savoir que mon expérience en usine de conditionnement des bananes fut horrible alors même que je la décris comme une expérience profondément enrichissante ? (N’oubliez pas, soyez toujours positifs)

D’où ma question : existe-t-il une méthode infaillible pour détecter le mensonge ?

Grande fan de séries américaines, j’ai déjà vu des épisodes de Lie to Me où le héros est un scientifique spécialisé dans la détection du mensonge. Un mot me fait tiquer : « scientifique ». Si c’est scientifique, il y a des règles logiques et bien établies. Donc, avec un peu d’entraînement, je devrais moi aussi pouvoir le faire… ou pas.

La lecture du langage corporel

La méthode la plus populaire, illustrée dans Lie to Me, consiste à détecter le mensonge par une lecture affutée du langage corporel.

Lie-To-Me-Tim-RothUn très grand nombre de livres ont été publiés sur le soi-disant langage corporel lié au mensonge. Les signes les plus populaires sont: détourner le regard, remuer ostensiblement les mains et les pieds, gigoter, faire de grand geste et se toucher soi-même (en tout bien tout honneur). Ces comportements sont des signes bien connus de nervosité et cette théorie repose sur le fait qu’une personne en train de mentir sera systématiquement nerveuse.

Mais bon, il ne faut pas être Einstein pour voir la faille : si je me fais interroger par la police, je serais probablement vraiment nerveuse et exhiberait les signes précédents en dépit de ma totale innocence. En revanche, si je suis une criminelle aguerrie, je serais sans doute beaucoup plus calme et n’exhiberait pas aucun signe de stress (gnarkgnark).

Plusieurs études ont été menées sur le sujet et quelques 150 « indices comportementaux » recensés[1]. Pour faire court, ces études se contredisaient les unes les autres et n’ont servi qu’à démontrer qu’il n’existait pas d’indices comportementaux spécifiques au mensonge[2] (nous v’là bien avancés).

Par ailleurs, les études terrain ont démontré que cette méthode ne donnait un résultat correct que dans un peu plus de 50% des cas.

Bref. On choisirait au hasard, ça serait pareil. Déception…

Couv-Communication-non-verbaleCependant, une étude menée au Royaume-Uni sur des interrogatoires « réels » entre la police et des suspects a montré que des policiers expérimentés arrivaient à déterminer avec justesse dans 65% des cas si celui-ci mentait ou disait la vérité. Il en est ressorti que les officiers s’appuyant sur des « indices dans le contenu du récit » étaient les plus aptes à détecter efficacement un mensonge[3] (mieux !)

Détecter le mensonge par le récit

Les officiers s’appuyant sur le « contenu du récit » cherchent à mettre en lumière les contradictions de celui-ci. Ils creusent l’histoire du suspect, l’interrogeant sur des détails de plus en plus précis dans l’espoir que celui-ci finisse par se contredire.

Mais bon… Supposons que je sois une grande criminelle (encore une fois… et ça reste une supposition hein!) et que mon récit soit parfait dans les moindres détails. Existe-t-il un moyen de prouver que je mens ? Et bien oui ! Et pour cela il y a deux méthodes :

1. Criteria-based content analysis [4]

En français : « l’analyse de contenu sur plusieurs critères ». Développée en Allemagne dans les années 50, elle se base sur l’hypothèse qu’un récit issu d’une expérience vécue diffère en contenu et en qualité d’un récit inventé.

Cette méthode va donc s’interroger sur des points comme :
– Les caractéristiques générales du récit : la quantité de détails…
– Le contexte spécifique du récit : incident inattendu, reproduction spontanée d’une conversation qui a eu lieu…
– Du contenu lié à l’intention : par exemple, quelqu’un qui va spontanément se corriger. Un acte qu’un menteur ne fera pas, de peur de perdre sa crédibilité.

Bon, des études ont montré que cette méthode permettait de discerner la vérité du mensonge dans environ 72% des cas. Pas mal.

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2. Le méthode du Reality Monitoring

Elle, repose sur l’hypothèse que les histoires issues d’événements vécus (vérités) peuvent être différenciées d’histoires imaginées (mensonges). La clé de ce concept est de considérer que les sens (par exemple l’odorat) jouent un rôle majeur lors de notre mise en mémoire d’un événement vécu[5] (ce n’est pas nouveau, Proust a déjà traité le sujet… une histoire de madeleine semble-t-il).

Et donc, les vraies histoires doivent contenir des éléments sensoriels comme des sons, des odeurs, ou même des émotions… alors que des histoires inventées sont beaucoup plus froides et raisonnées.

Les études menées sur le sujet ont donné une précision d’environ 70% à ce procédé[6]. Pas mal non plus.

Précisons tout de même que qu’aucune de ces études n’a été réalisée en situation réelle avec de vrais criminels.

Le détecteur de mensonge

Et quid du détecteur de mensonge qui était parfois utilisé en entretien d’embauche dans les années 80? (Aujourd’hui on vous fait passer des « tests d’évaluation d’intégrité pour les candidats à l’embauche » Allez voir Integritest !)

bad-times-2006-06-gCet appareil est conçu pour mesurer plusieurs activités corporelles telles que le rythme cardiaque, la pression sanguine, la transpiration des mains et le rythme respiratoire. Il se base donc sur l’hypothèse qu’un mensonge est accompagné d’une variation hormonale qui va influencer notre activité interne même si extérieurement on ne laisse rien paraître.

Encore une fois les limites sont évidentes ! Comme pour les indices comportementaux, si l’on m’accuse à tort du meurtre atroce de ma sœur (je précise qu’elle va très bien) mes chartes danseront sans doute la salsa malgré mon innocence. Et puis qui dit que, pour une seule et même personne, les résultats seront les mêmes à deux moments distincts, avec des situations et des environnements différents ?

Bon, des gens qui ont travaillé sur le sujet ont vu ce problème avant vous et moi. (Ils ne sont pas bêtes, non plus, les bougres). Ils ont donc mis en place deux méthodes principales pour éviter les amalgames.

1. La méthode CQT : Control Question Test

Elle consiste à comparer une question de contrôle avec la réaction du suspect lorsqu’il répond à une question en rapport avec le crime. Je m’explique.

Les questions de contrôle sont générales, vagues et ont pour but d’embarrasser le suspect ou de créer chez lui une forte réaction physique. Le suspect n’a pas d’autres choix que de mentir à cette question. Cela permet d’analyser son comportement et de le comparer avec la réaction qu’il montre lors de la question en rapport avec le crime. Exemple :
– Question de contrôle : Avez-vous déjà essayé de vous en prendre à quelqu’un pour vous venger ? (tout le monde ment)
– Question en rapport avec le crime : Le 12 mars, avez vous tué Mr Smith ? (seul le coupable va mentir)

Cette méthode se base sur l’hypothèse qu’un innocent sera plus agité par les questions de contrôle (auxquelles il ment) que par les questions en rapport avec le crime (où il dit la vérité). Et que l’inverse est vrai pour un coupable[7].

Le CQT détecte correctement un coupable dans 83 à 89% des cas.

2. La méthode du GKT : Guilty Knowledge Test

Ce test mesure la réaction de la personne examinée lorsque celle-ci est confrontée à plusieurs objets dont certains peuvent révéler une connaissance du crime. Par exemple, on pourra montrer plusieurs modèles de pistolet dont un identique à l’arme utilisée dans une fusillade. On part du principe que la réaction d’une personne coupable sera plus importante lorsqu’on lui présentera l’arme du crime.

Cette méthode est très bonne pour détecter les innocents, entre 94 et 98% des cas, mais très mauvais pour détecter les coupables, entre 42% et 76% des cas[8].

Pour faire court, le GKT est donc considéré comme plus fiable que le CQT (je parle en acronyme pour me donner un genre). Paradoxalement, c’est le plus fiable scientifiquement, mais aussi le plus nul pour détecter les coupables, alors même que c’est la raison même pour laquelle il a été inventé. Tout simplement parce que les coupables vont tenter de diminuer ou d’augmenter leur activité physiologique en fonction de la question qui leur est posé. (Si, si c’est possible).

armesAu final, les meilleurs résultats viennent des professionnels qui utilisent une combinaison d’indices comportementaux et de récit. Une étude menée par le professeur Vrij montrait que cette méthode était fiable dans environ 85% des cas. Mais elle demande beaucoup d’entraînement !

Tout ça pour dire… Le mensonge a encore de beaux jours devant lui !

Petit bonus : Voice Stress Analysis

Pour votre culture apprenez que certaines compagnies d’assurances peu scrupuleuses ont, soi-disant, utilisé une méthode qui analyse la voix (ton, débit…) pour détecter les réclamations frauduleuses des clients. Mais bon, le National Research Council a publié en 2003 que cette méthode était loin de donner des résultats impressionnants.

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[1] Criminal psychology, 2009,Oneworld Edition, Bull Ray, Cooke Clair, Hatcher Ruth, Woodhams Jessica, Bilby Charlotte, Grant Tim

[2] Site du FBI: http://www.fbi.gov/stats-services/publications/law-enforcement-bulletin/june_2011/school_violence

[3] Criminal psychology, 2009,Oneworld Edition, Bull Ray, Cooke Clair, Hatcher Ruth, Woodhams Jessica, Bilby Charlotte, Grant Tim

[4] Criminal psychology, 2009,Oneworld Edition, Bull Ray, Cooke Clair, Hatcher Ruth, Woodhams Jessica, Bilby Charlotte, Grant Tim

[5] The Detection of Deception in Forensic Contexts, Siegfried L. Sporer, Cambridge University Press, 2004. & Psychology and Law: International Perspectives, Deception detection and Reality Monitoring: A new answer to an old question, Maria L. Alonso-Quecuty.

[6] Criminal psychology, 2009,Oneworld Edition, Bull Ray, Cooke Clair, Hatcher Ruth, Woodhams Jessica, Bilby Charlotte, Grant Tim

[7] A review of the current scientific status and fields of application of Polygraphic Deception Detection Final report (6 October 2004) from the BPS Working Party

[8] Criminal psychology, 2009,Oneworld Edition, Bull Ray, Cooke Clair, Hatcher Ruth, Woodhams Jessica, Bilby Charlotte, Grant Tim

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